Chacun cherche son think tank

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Julien Landfried, associé, et Benjamin Martin, directeur-conseil adjoint, pour l’équipe Affaires publiques de Publicis Consultants, adhérent de l’Association française de conseil en lobbying, membre de Syntec RP

Information traitée dans Stratégies Magazine n°1755

La coupure entre le monde des «professionnels» de la politique et celui des cadres dirigeants et managers des entreprises privées semble se creuser toujours davantage. Les résultats de l’étude « Les députés connaissent-ils l’entreprise?», publiée en décembre dernier par le think tank En temps réel, ne contredisent pas ce constat, et témoignent de la rareté des liens entre les parlementaires et le monde de l’entreprise.

Les dirigeants d’entreprises remettent en question de manière croissante, dans le débat public, le programme des hommes et femmes politiques, quelle que soit la sensibilité de ces derniers. Certains d’entre eux fondent même leur propre parti politique, à l’instar de l’entrepreneur Denis Payre («Nous citoyens»).

Il existe pourtant un lieu de brassage où les dirigeants d’entreprises peuvent échanger avec la «cité» au sens large, confronter leurs idées avec celles de leurs pairs, de chercheurs et d’experts, réfléchir à des solutions et contribuer à l’élaboration de propositions: les think tanks. Bien que disposant d’une assise financière moindre que dans les pays anglo-saxons, ces derniers connaissent un véritable développement en France depuis la fin des années 1990.

Le modèle de l’Institut Montaigne, financé par une grande entreprise (Axa, suivie par de nombreuses autres) et porté sur les fonds baptismaux par un grand patron féru d’idées (Claude Bébéar) et un entrepreneur intellectuel (Philippe Manière) est bien entendu dans tous les esprits.

Si les think tanks proches des grandes familles politiques se sont structurés comme fondations reconnues d’utilité publique (ainsi de la Fondation Jean-Jaurès, de la Fondapol ou de la Fondation Robert-Schuman), de nombreux autres ont construit au cours des dernières années des offres éditoriales originales avec des soutiens financiers privés importants.

Qu’on pense au rayonnement international de l’Ifri (Institut français de relations internationales) de Thierry de Montbrial, par exemple, soutenu par plus de cinquante grandes entreprises françaises. Ou encore à La Fabrique de l’industrie, créée en 2011 par l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie), Le Cercle de l’industrie et le GFI (Groupe des fédérations industrielles), et présidée par Louis Gallois, qui a acquis en plus de deux ans une influence significative dans le débat public.

Dernier né parmi les think tanks thématiques, La Fabrique écologique rassemble des anciens conseillers ministériels, des responsables d’entreprises et des acteurs de la sphère associative.

Influents, les think tanks? Oui, si l’on mesure que le débat public n’est plus d’abord le reflet des programmes idéologiques produits par les partis politiques, mais l’équilibre des enjeux sociétaux et des idées poussées par des «entrepreneurs d’idées» capables de manier construction intellectuelle, production éditoriale, réseaux médiatiques et diffusion des idées sur Internet et les réseaux sociaux.

Dans ces conditions, que peut faire une entreprise? D’abord, bien mesurer l’opportunité que constitue la confrontation inévitable entre, d’une part, sa propre sensibilité, son ADN, les idées spontanément créées par son organisation et, d’autre part, les forces vives de la «cité». Ensuite, déterminer sur quels sujets s’exprimer en priorité. Un enjeu de société, sans lien avec l’activité de l’entreprise, ou au contraire un sujet au cœur de son activité et de son développement économique? Enfin, identifier parmi les think tanks existants celui (ou ceux) avec lequel (lesquels) une collaboration est envisageable, par le biais d’un mécénat, de la participation à un groupe de travail ou simplement par un contact exploratoire.

Des entreprises de taille significative ou évoluant dans un écosystème particulièrement dense et «collaboratif» peuvent également décider de se réunir afin de défendre une conviction et des valeurs. Pensons ici à l’exemple de Renaissance numérique, porté par de grands acteurs comme Google, Microsoft, Free ou Viadeo, et qui a très vite acquis une forte visibilité sur les enjeux sociétaux liés au numérique. Cette forme de collaboration vient compléter voire concurrencer les structures collectives traditionnelles que sont les fédérations ou syndicats professionnels.

Enfin, d’autres entreprises peuvent décider de créer leur think tank interne, sur leurs ressources propres (comme la SNCF, avec Réseau T, ou EDF, avec son Atelier énergie et territoires), en opérant par tâtonnement dans l’exposition externe de leurs travaux, toujours plus poussées en ce sens par la révolution éditoriale que constituent le Web et les réseaux sociaux.

La réussite de cette démarche think tank, quel que soit le scénario retenu, dépend de l’investissement conjoint du top management, des directions des études, de la communication et des affaires publiques. La qualité de l’investissement personnel des dirigeants – porteurs de la vision et de la stratégie de l’entreprise – dans le projet est une condition fondamentale de sa réussite, trop souvent sous-estimée. Leur psychologie et leur appétence pour le débat public sont des éléments absolument «clés».

Le think tank est le lieu idéal pour peser dans le débat en apportant des propositions innovantes, conformes aux valeurs de l’entreprise, à des responsables politiques qui ont eux même des difficultés à apporter des solutions à des problématiques de plus en plus techniques et complexes. La médiatisation de ces propositions dans la «cité», en particulier sur les médias sociaux, ouvre un riche espace d’apprentissage aux entreprises soucieuses de maîtriser leur réputation dans la durée.


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